Réconcilier économistes chauves et juristes barbus

Réconcilier économistes chauves et juristes barbus

En lançant ce baromètre, nous savions que ce serait un projet de longue haleine. L’Opinion et GenerationLibre s’efforcent depuis trois ans, chacun à sa manière, de réhabiliter le libéralisme dans un pays intellectuellement étouffé par la technostructure, de réintroduire le marché dans des milieux d’affaires habitués aux chaussons du capitalisme de connivence, et de restaurer les libertés individuelles chez des dirigeants formés au paternalisme. Il nous fallait un outil pour mesurer le succès de nos idées dans l’opinion publique.

Les progrès sont lents, ardus, mais palpables. Le mot « libéralisme » se fraye péniblement un chemin dans la conscience populaire’: 57 % déclaraient l’aimer en 2014, 58 % en 2015, et 59 % dans la présente édition, où il est passé largement devant l’Etat (52 %). A ce rythme, nous pouvons espérer un consensus vers 2057, date à laquelle je devrais enfin avoir l’âge de me présenter à l’élection présidentielle si j’en juge par les candidatures actuelles. Mais la patience devrait finir par payer’: aujourd’hui, ce sont les plus jeunes qui sont les plus favorables au libéralisme (66 % des moins de 25 ans).

Il semble aussi que le libéralisme ait trouvé son incarnation politique. Je m’étranglais les années précédentes en voyant apparaître Nicolas Sarkozy en tête des personnalités incarnant le mieux les idées libérales. Le Président qui a enterré le rapport Attali (sur l’ouverture des professions réglementées), le rapport Silicani (sur l’assouplissement du statut de la fonction publique) et le rapport Perruchot (sur le financement des syndicats)’; l’homme du discours de Toulon (« On vous a dit que l’Etat ne peut pas tout » Hé bien, si »)’; l’ami de Bouygues et des notaires’; le fanatique de l’identité nationale, devenu héros des libertés’! Cette année, Emmanuel Macron pulvérise bien heureusement toute la troupe, donnant au libéralisme un visage jeune, un élan transpartisan, une pensée progressiste qui lui manquaient cruellement.

Les Français s’apprêtent donc à franchir la face Nord du libéralisme, celle de l’économie. Ils sont de plus en plus nombreux à penser que l’Etat devrait moins intervenir en ce domaine, et que certains services publics devraient être assurés par le secteur privé. L’émergence de blablacar ou des bus régionaux contribuent sans doute à les convaincre que les transports « en commun » ne sont pas obligatoirement « collectifs »’ assurant ainsi un service plus efficace et surtout plus diversifié.

Frilosité. Le moment des réformes structurelles a-t-il sonné » L’opinion veut une droite avant tout libérale, et les premiers programmes des candidats aux primaires tentent de répondre à ses désirs, même s’ils restent bien frileux. Pourquoi aucun d’entre eux n’a-t-il le courage et l’intelligence de se prononcer sur la création d’un revenu de base garanti à tous, alors même qu’une majorité de Français continuent de s’y montrer favorables » Voilà une idée défendue depuis un demi-siècle par les libéraux authentiques, à commencer par Milton Friedman, et qui donnerait à la politique sociale une vraie dimension émancipatrice. Il n’y a pas que les start-uppers qui ont besoin de liberté’!

En revanche, les Français restent hésitants devant la face Sud, la plus facile et la plus belle pourtant, celle des libertés individuelles. Ils font indûment confiance au gouvernement pour protéger la liberté d’expression, la vie privée, et même les données personnelles sur Internet. N’ont-ils pas entendu parler de la loi renseignement, qui permet le filtrage de l’ensemble des métadonnées par des algorithmes classés secret défense » Ne sont-ils pas lassés d’être pris dans les rêts du Big Data, qui pillent leurs données et satisfait leurs besoins avant même qu’ils ne les aient formulés » Pire encore, deux tiers des Français considèrent que l’état d’urgence ne constitue pas une entrave au respect des libertés, alors qu’il bafoue la séparation des pouvoirs, prive l’autorité judiciaire de sa fonction de contrôle, et entraîne des dérives quotidiennes.

La liberté n’est pas sécable’; le même raisonnement rigoureux, fondé sur la responsabilité individuelle et le rejet de l’autoritarisme, doit s’appliquer autant à l’économie qu’au social

La France prend la voie d’un état d’urgence permanent, sur le modèle de l’Egypte, dans l’indifférence coupable de sa population. Croyez-vous que j’exagère » J’ai fait une découverte en installant Signal, l’application qui permet d’échanger de manière relativement sécurisée’: parmi mes contacts, ceux qui utilisent Signal sont essentiellement’ les hommes et femmes politiques. Ils ont parfaitement conscience du danger que représente la surveillance généralisée. Pourquoi l’imposent-ils à leurs concitoyens »

Il est temps que l’opinion publique trouve le passage entre la face Nord et la face Sud. Car la liberté n’est pas sécable’; le même raisonnement rigoureux, fondé sur la responsabilité individuelle et le rejet de l’autoritarisme, doit s’appliquer autant à l’économie qu’au social. Plus j’avance dans la promotion du libéralisme, moins je comprends que les universitaires « free-market » soient aussi conservateurs sur le plan moral, et qu’à l’inverse les jusqu’au-boutistes des libertés fondamentales gardent ces relents d’anticapitalisme primaire. L’initiative entrepreneuriale n’est-elle pas l’exact pendant de la liberté d’expression » La stricte séparation de la politique et de la morale ne vaut-elle pas autant pour les marchés financiers que pour la consommation des drogues » L’autonomie des individus, dans leur diversité et parfois leur folie, n’est-elle pas supérieure à tout projet collectif » La propriété ultime n’est-elle pas la propriété de soi » Mon objectif pour 2057, c’est de réconcilier les économistes chauves et les juristes barbus.

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