Le luxe et le pouvoir

Le luxe et le pouvoir

En cette triste période où ne montent que la frustration, l’envie et la grimace, il n’est pas inutile de regarder comment vivent ceux qui vous frustrent, que vous enviez et qui, eux, sourient’: les riches. Les riches pour qui s’est créée une industrie gigantesque du luxe qui fabrique en petite quantité tout ce qui est inaccessible aux communs et qui doit le rester.

Pour avoir un bon aperçu, il faut réserver une croisière sur ces gros paquebots de 4000 passagers. Vous me direz que ces HLM sur flots sont le contraire du luxe. Oui, bien entendu. Mais je vous y invite pour vous faire sentir la société de frustration. On a reproduit sur ces navires, construits si fièrement par les ouvriers syndiqués de Saint-Nazaire, les compartiments en classes, qu’on avait sur les Transat d’autrefois, comme le Titanic ou le Normandie. Les riches ont des suites de deux étages, avec des grandes baies sur la mer. Ils ont leur piscine, leurs ponts soleil, leurs restaurants, leurs services de concierge 24/24. Ils embarquent après et débarquent avant.

La différence avec le début du siècle dernier est que des cloisons en fer séparaient, hier, les « upper class » des « troisièmes ponts ». Aujourd’hui, des coursives sont ouvertes au peuple pour aller voir les riches s’ébrouer dans leur piscine et des cloisons de verre permettent d’entrevoir le calme et la volupté de leurs mets avant d’aller se battre à la cantine. Aujourd’hui, les chambres les plus modestes offrent des conforts Campanile mais il n’y a pas de baies vitrées sur la mer, même pas de hublots, une télévision vous en donne une image virtuelle.

Vous voyez la frustration » Tout cela est calculé bien entendu pour que lors du prochain voyage vous ne fassiez plus le radin et que vous preniez, a minima, une classe au-dessus. Comme dit notre confrère Nelson Schwarz du New York Times, la compagnie sait sur quels boutons appuyer pour faire monter son chiffre d’affaires.

Mais venons-en au luxe, et aux objets du désir moderne. Si vous étiez « riche », vous achèteriez quoi » On ne parle pas ici des appartements de 500 mètres carrés sur Central Park, on parle des objets et services de consommation courante, encore que le mot ne corresponde pas vraiment.

Devenir riche et/ou haïr les riches est un comportement qui correspond à la disparition de la classe moyenne et de l’échelle sociale que l’on grimpait progressivement, barreau par barreau.

Le marché est de 300 milliards de dollars, selon le Boston consulting group (BCG) et une enquête Ipsos. D’autres estimations existent’; Bain parle de 225 milliards, qu’importe. L’instructif est que la part principale de cette montagne d’or va justement dans « l’expérience de vie »’: 135 milliards de dollars. Ce sont les voyages, les hôtels 5 étoiles, le tourisme en général. Les yachts et autres séjours spa pour 10 milliards, c’est moins que la technologie’: une grosse trentaine de milliards. Ensuite vient la voiture, 100 milliards. L’engouement continu pour cet objet, qui reste très masculin, de la Porsche à la Bentley, révèle que ce sont encore les hommes qui gagnent des millions. J’exclus ici le rêve absolu, la Ferrari et la Rolls, qui sont réservées aux footballeurs, aux acteurs et aux Monégasques.

Curieusement, les objets auxquels on pense quand on évoque le luxe, les robes, les sacs Hermès, les montres suisses, et autres make-up hors de prix, ne pèsent que 40 milliards de dollars. Pas sans intérêt de relever qu’Apple est assis sur un marché aussi grand que celui de toutes les marques dites « de luxe ».

Conséquence business

Parvenir à « monter en première » est devenu un objectif, avoué ou pas, dans nos sociétés de frustration. D’où le succès toujours renforcé du Loto et des jeux de hasard et des émissions de TV réalité. Emmanuel Saez, un de ces économistes français qui brille à l’étranger, a calculé que le 1 % des Américains les plus riches possèdent 42 % de la richesse nationale, contre seulement 30 % il y a vingt ans. Le top, « the real riches », le 0,1 %, ceux qui sont vraiment dorés sur tranche, contrôlent 22 % du PIB américain, le double de 1995.

Devenir riche et/ou haïr les riches est un comportement qui n’est certes pas neuf mais qui focalise parce qu’il correspond à la disparition de la classe moyenne et de l’échelle sociale que l’on grimpait progressivement, barreau par barreau. La promotion s’opérait statistiquement en trois des générations’: le paysan avait un enfant instituteur qui avait un enfant cadre dans la grande ville. La société actuelle en deux classes, le peuple et l’élite, est d’ores et déjà mise à profit par le business pour faire rêver et dépenser. C’est logique et naturel mais il y a un mauvais côté quand le marketing de l’envie provoque la frustration à grande ampleur.

Les dirigeants les plus lucides des marques de luxe savent que celles-ci vivent une période bénie, due à l’enrichissement inouï des pays émergents. Mais en sous-terrain, la société de frustration peut devenir mortelle pour elles. Le « à bas l’élite » du populisme peut devenir « à mort le luxe ».

Conséquence politique

L’autre conséquence est politique. La fin des classes moyennes accouche d’un éclatement social où chacun envie tous les autres. La défiance généralisée, le combat des tribus, l’égoïsme des intérêts. Les dirigeants sont rejetés partout et l’on vote sans entrain, parfois avec répugnance. Les élections aux Etats-Unis sont illustratives’: 80 % des Américains ne veulent surtout pas de Donald Trump pour président et 58 % ne veulent pas d’Hillary Clinton. Les deux vont pourtant s’affronter en novembre. Mme Clinton devrait l’emporter, elle arrivera mal-aimée à la Maison Blanche. En France, on ne peut pas dire que cela soit très différent. Aucun des noms sur la liste des candidats (pour l’instant) n’attire la moindre empathie.

Comment, dans ces conditions de frustration, de sentiments d’humiliation, de peur et de divisions, faire les réformes forcément douloureuses » Face au populisme qui donne des solutions simples et magiques, comment expliquer que la situation n’est ni blanche ni noire, que la solution n’est pas facile, que souvent on ne la connaît même pas mais qu’il faut avancer et qu’on corrigera en route » Comment tenir un discours de la complexité devant des électeurs qui pensent qu’il s’agit d’une nouvelle manière de les embobiner » Et comment, deuxième défi, prendre des mesures nécessairement radicales qui vont remettre en cause tout le monde et pas seulement taper sur les gens du pont supérieur » Les électeurs sont tentés par le populisme pour renverser les tables, comment leur faire intégrer la patience » Le monde neuf ne redeviendra stable que sur d’autres équilibres qu’il faut lentement inventer et péniblement établir.

Faire de la politique était, hier, gagner un commandement, une cabine avec vues sur la mer. Dans le monde neuf, c’est vouloir un poste où l’on vous déteste alors que l’iceberg est à deux kilomètres.

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