Ceci est une prise d’otage

Ceci est une prise d'otage

Star de YouTube et des réseaux sociaux, Donatien127 décide, un 18 juillet à Nice, de passer à l’action. Son idée: «Faire souffler le vent fou du vrai !» Auteur de ce feuilleton politico-burlesque, l’écrivain Alexandre Jardin, par ailleurs leader du mouvement Bleu Blanc Zèbre, explique : « Donatien127 pète les plombs parce qu’il ne supporte plus le mensonge de notre vie publique, le jeu de rôles, l’absence d’authenticité. Il va prendre en otages à l’Elysée, François Hollande, Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen pour leur faire avouer la vérité ».

Episode précédent’: La révélation de Nice

Le 19 juillet, François Hollande fut immense de sottise et majestueux dans sa banalité.

L’ennui avec les ânes intelligents, c’est qu’ils ne savent que ce qu’ils ont appris. Dès que déboule l’événement imprévu, ils l’interprètent comme avant, sans voir qu’ils jouent avec la pièce d’un puzzle neuf.

Horrifié par l’attentat de Nice, le haut fonctionnaire qui logeait à l’Elysée crut que l’action subjuguante de l’Etat était plus que jamais requise. Fidèle à son logiciel de Minitel de 1981, il pensa que la France voulait plus d’Etat au moment où, pas de pot, ses citoyens, adultes désormais, désiraient jouer un grand rôle, compter quoi. Un truc fou’: les piétons avaient la faiblesse de vouloir EXISTER en partenaires, plus en choses.

Comment ce fou d’Etat l’aurait-il saisi »

Il convoqua donc les chefs de partis.

Pas une seconde, l’élève bien noté de la promotion Voltaire ne comprit ce qu’avait hurlé le peuple le 18 juillet à Nice en applaudissant ses morts au lieu de se soumettre à la minute de silence. Malgré la puissance du rituel, l’Etat n’avait plus été en mesure d’exiger le silence.

Comment aurait-il pu deviner, lui l’énarque épanoui, que l’improbable et ondoyant Donatien127 était déjà dans ses murs, et que ce puceron du Net s’était introduit à l’intérieur de l’Elysée, tel un virus, grâce au ressentiment amusé d’une femme mal aimée »

Avec ses 5,7 millions de followers sur Twitter et 9,3 millions sur Facebook, Donatien l’Embrouille était l’exemple même de ce que la France écoutait à gogo et de ce que François, pourtant blagueur, ne calculait même pas. Qui était ce morpion » Même pas un scribouillard pigeant pour l’Obs, un clown vidéaste sur YouTube, un petit aficionado de la caméra cachée au look rasta. Cet invisible rigolard ne figurait même pas sur les listes des attachées de presse de l’Elysée’!

L’enthousiasme que libérait 127 en filmant en douce la vérité des politiques n’avait pas atteint la France officielle assoupie.

Ce qui n’empêcha pas le faux rigolo et vrai colérique de se faufiler au c’ur de l’exécutif français’ pour perpétrer la vidéo cachée de sa vie. Par prudence, notre renard avait dissimulé ses dreadlocks sous une perruque digne et portait un costume de petit-gris par-dessus sa salopette jaune.

Espiègle dans sa rage, il saluait avec une raideur martiale tout huissier ou agent de sécurité qu’il croisait dans les couloirs. Salut que les attachés militaires lui rendaient avec respect.

Donatien l’Embrouille connaissait un peu les lieux.

Du temps qu’il officiait en tant que paparazzi canaille, Donatien le rasta avait déniché une planque donnant sur le bureau présidentiel’; cache spacieuse d’où l’on pouvait trucider le chef de l’Etat d’un coup de fusil à lunette. De cet observatoire discretos, le mateur avait repéré les va-et-vient dans le palais, notamment ceux de la sécurité.

Par la suite, Donatien s’était introduit dans le bâtiment lors des Journées du Patrimoine, en quidam, afin de photographier de près le vaste bureau officiel, les appartements présidentiels, etc.’; reportage « intime » qu’il avait ensuite vendu (cher) à VSD, qui l’avait publié sous le titre « le Président nous reçoit’! »

Sa grosse colère affermissait sa volonté de prendre en otages les responsables du pessimisme national et la profiteuse de notre désarroi’: tous les artisans de notre mésestime’!

Puis, quelques mois auparavant, 127 avait promené sa salopette dans l’Elysée pendant plus d’une heure avant d’être repéré et expulsé, le jour où il s’était offert le plaisir de pénétrer dans l’enceinte par la grande porte, dans le sillage d’un cortège chinois. L’insolent de la République avait salué militairement les gardes. Garde-à-vous’! La vidéo star de cet exploit avait été regardée sur YouTube 25,8 millions de fois.

127 n’était donc pas perdu.

Mais cette fois, sa grosse colère affermissait sa volonté de prendre en otages les responsables du pessimisme national et la profiteuse de notre désarroi’: tous les artisans de notre mésestime’!

Avec quel bondissement du c’ur il ferait bientôt parler vraiment ces impuissants notoires, jusqu’à ce qu’il avouent tous leurs ruses minables, leur cynisme enfantin, leur frivolité coupable. Il ne les lâcherait pas jusqu’à ce qu’ils reconnaissent enfin l’absurdité de vouloir piloter un Etat encore centralisé  en plein XXIe siècle, en pleine ère collaborative’!  dont le mode de fonctionnement est grippé, une machinerie démente qui met au mieux TROIS ans entre la discussion d’une loi et le début de son application’!

Quand l’Administration juge, en souveraine très indépendante, opportun d’appliquer la loi’

Un système calcifié, hérité des années 1970, qui tient sans pudeur les Français à l’écart de la décision et ne fonctionne plus que du bas vers le haut’! Une machinerie rouillée qui laisse ouvertement les manettes à des techniciens sans légitimité, rarement à des praticiens, et au final jamais aux vrais gens qui se trouvent ensuite placés en étroite surveillance ou broyés par une marée de normes’! Malmenés par un égalitarisme de pure façade’! Ou tenus à l’oeil par une administration qui ne soutient plus personne’! Ou encore empêchés d’agir’! Quand ils ne sont pas sévèrement punis d’avoir eu le front de réussir, ou d’oser faire valoir leurs droits’ Un appareil hors-sol qui peut s’enorgueillir d’avoir produit neuf millions de gens sous le seuil de pauvreté, une croissance asthmatique et six millions de chômeurs’! Qui dit mieux »

Donatien voulait, une fois dans sa vie, les entendre reconnaître l’absurdité toxique de leur jouet politique  l’Etat majuscule, royal, habitué à mater les territoires  qui ne satisfaisait plus que’ leur moi surdimensionné’!

Face au pays, via Facebook’!

Sans inhibition aucune, il se lâcherait avec délectation comme aucun journaliste n’avait jamais pu ou osé le faire’! Fantasme absolu de citoyen en colère’ les tenir tous à sa merci et, en caméra cachée, les faire sortir du déni’! Il les obligerait à voir la souffrance de la France qui se prend en main. Ah, permettre au pays furax de découvrir l’envers de la scène’ Au diable les filtres de l’entre-soi’! Quelle jouissance de dynamiter en direct l’insupportable comédie politique’

Une dame informa fort courtoisement Donatien127 que les chefs de partis seraient reçus tous ensemble dans le bureau présidentiel.

Donatien l’Embrouille s’y introduisit donc avec l’air affairé d’un assistant envoyé par le Président. Il en imposa à l’huissier de service, l’engueula même au motif que le Président n’aimait pas qu’on lui désobéisse’!

Derrière un présidentiel rideau, 127 se dissimula et attendit.

Prêt à faire souffler le vent fou du vrai’!

Pour bizarre qu’elle fut, la scène en cours ne l’était pas plus que celles qu’il avait coutume de filmer ou de s’autoriser dans sa vie privée. Quand un flic zélé lui avait récemment retiré l’intégralité des points de son permis de conduire, Donatien se les était fait remettre illico par téléphone en appelant’ le tribunal de police. Il s’était fait passer pour l’impérieux dircab du ministre de l’Intérieur venant plaider la cause de’ Donatien De Gaulle, son véritable patronyme. Oui, Donatien était de la famille de Charles, son grand-oncle’; vous comprenez pourquoi sur la toile l’avatar « Donatien127 », ça passait tout de même plus incognito.

Derrière le rideau, 127 dissimulait une arme factice  façon Rambo  qu’il avait logé sous sa veste. Un jouet emphatique un peu ridicule mais suffisant pour prendre en otages les hôtes de François qui ne tarderaient plus. Son scénario était simple et’ plutôt fun’; ce qui était essentiel aux yeux de notre farceur en colère. Si on devait l’abattre, au moins il aurait bien ri’! Donatien127 l’avait calqué sur celui d’un vieux sketch poilant de Rowan Atkinson, son maître plus connu sous le nom de « M. Bean ».

Cramoisi, bombé, homard sous le soleil foudroyant de juillet, François accueillait les chefs de parti sur l’officiel perron.

Monsieur Sarkozy’. Madame Le Pen’ Monsieur’ Madame’

On dirigea ce petit monde qui se connaissait par c’ur mais qui affectait une distance de bon aloi vers le présidentiel bureau. Non mais, on n’allait pas croire qu’ils étaient de connivence’!

Rageux, Nicolas Sarkozy était rattrapé par ses tics, tant l’envie de revenir loger ici l’obsédait. Il avait certes échoué la première fois, mais cette fois on verrait bien les célestes effets de son autorité en pétard’! Marine Le Pen, elle, s’y voyait déjà, en Zorro tricolore’; elle allongeait le pas, en future familière des lieux, toisant la piétaille concurrente. On sentait entre eux tous un hérissement mutuel de personnalités inconciliables qui, possédés par leur dinguerie, se croyaient encore promis à user d’un système qu’ils croyaient immuable.

La porte se referma sur les pilotes de notre déroute.

Les coauteurs ou profiteurs de l’inertie nationale.

Il y avait là le encore Président, le qui rêve d’être encore Président, celle qui se voit déjà Présidente, les deux Jean-Christophe (Lagarde et Cambadélis, présidents de quelque chose), Hervé Morin, François de Rugy, Pierre Laurent et cinq ou six autres mines graves.

Donatien bondit de derrière le rideau et s’écria’:

« Salut les Mickeys’! C’est moi que v’la’!

‘ Vous êtes’ qui » demanda Hollande avec componction.

‘ Donatien127′ dit Donatien l’Embrouille’! »

Pointant son arme rambesque sur le groupe, et ôtant sa perruque pour laisser voir ses dreadlocks, 127 ajouta avec la banane’:

« C’est une prise d’otages, une sorte de révolution et je vais tout faire péter’ Allez, dehors le fretin. Je ne garde que le homard, le Sarko et la Le Pen’!

‘ Le homard » fit l’encore Président.

‘ Ta fraise, pépère’! Et fais gaffe le homard, j’ai le verbe ductile et la gâchette nerveuse’ »

Prochain épisode: François, un lapin sur YouTube

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