Capitalisme ou capitalismes’

Capitalisme ou capitalismes'

« Capitalisme est un mot de combat ». C’est par cette formule devenue une référence que l’économiste et futur professeur au collège de France, François Perroux, commençait son Que sais-je  intitulé Le capitalisme. Un peu plus loin, toujours dans la première page du livre, il écrivait’: « Un exposé objectif sur le capitalisme semble être une gageure ». Quand il rédigeait cela, nous étions en 1946. A l’époque du stalinisme triomphant. On comprend qu’il ait eu besoin de réclamer l’indulgence du lecteur’

Or, 70 ans après, alors que l’Union soviétique a disparu, que la Corée du Nord et Cuba affament leur population, que le « socialisme bolivarien » du Venezuela a débouché sur l’hyperinflation et l’hypercriminalité, « capitalisme » reste un « mot de combat », c’est-à-dire reste marqué du sceau de l’infamie. C’est ce que nous apprend le sondage que publie l’Opinion. Etrangement, il n’y a guère que « l’Etat providence » qui s’en tire moins bien. Comment interpréter cette association dans le rejet du capitalisme et de l’Etat providence, un Etat providence qui a été mis en place au moment même où François Perroux écrivait son Que sais-je

Connivence et concurrence. En fait, il y a deux formes de capitalisme, le capitalisme de la connivence d’une part et le capitalisme de la concurrence d’autre part. Si l’on admet que les sondés sont cohérents, dès lors qu’ils mettent au premier rang des valeurs auxquelles ils adhèrent l’autonomie, le mérite, la responsabilité et l’initiative, on doit considérer que ce qu’il condamne, c’est le capitalisme de connivence et par-delà l’étatisme rentier qui l’incarne et qui l’a complété d’un Etat providence devenue obèse. Le capitalisme de connivence dans lequel nous vivons encore largement a débouché sur une organisation politique et sociale où des oligopoles accaparent la richesse, le pouvoir il suffit pour s’en convaincre de suivre le fascinant destin des anciens élèves de la promotion Voltaire de l’ENA’ – mais aussi le savoir.

Le capitalisme de connivence, le népotisme qui le structure, les oligopoles qui l’entretiennent sont d’autant plus pernicieux qu’ils avancent masqués. Par exemple, ce capitalisme de connivence est protectionniste comme l’ont montré les récentes prises de position de nos élites contre le traité de libre-échange transatlantique ou la façon cynique et mensongère dont est gérée l’agonie de la sidérurgie européenne. Alors que le protectionnisme assure avant tout des profits élevés et usurpés à des entreprises et à leurs dirigeants, on le justifie sans vergogne en prétendant qu’il est le moyen de sauver des emplois ou de préserver notre « modèle social ». Ce genre d’habilité fait que les défenseurs du protectionnisme sont nombreux et, qui plus est, puissants. Il trouve un soutien durable dans une étrange alliance. Celle qui unit les conservateurs politiques, une partie du patronat qui appuie ses revendications protectionnistes sur des formules ronflantes comme le « patriotisme économique » ou la dénonciation de la déloyauté de nos concurrents, les débris de l’ancienne extrême gauche marxisante qui ne supporte pas ce que peut représenter l’économie de marché en termes de reconnaissance des compétences.

À l’avenir, pour effacer l’opprobre qui frappe le capitalisme, il faut que la population prenne conscience que le problème n’est pas le capitalisme qui correspond à la liberté qu’elle réclame, mais la connivence. Après tout, en disant cela, nous rejoignons les critiques que portaient sur notre société les communistes dans les années 1960. Ceux-ci dénonçaient en effet le capitalisme monopoliste d’Etat (le « CME » dans leur jargon), c’est-à-dire une croissance fondée sur quelques grands groupes dépendant grandement de l’Etat pour réaliser leurs profits. L’enjeu est de faire comprendre à nos concitoyens que les communistes d’alors se trompaient non dans leur diagnostic mais dans les remèdes qu’ils proposaient. Ils envisageaient en effet le dépassement de ce CME dans une action plus ou moins violente tendant à se défaire du « C » du CME afin d’accroître le « ME ». Maintenant que la chute du communisme a confirmé les dégâts et les impasses du ME, nos élites doivent accepter de faire accepter le « C ».

Un « C » qui peut être compris également comme l’initiale de concurrence. D’autant que la concurrence tend, d’après le sondage, à devenir une valeur positive.

La mise en cohérence des réponses au sondage passe en fait par la promotion du capitalisme de concurrence. C’est en effet le système le plus à même de répondre aux aspirations de justice sociale toujours présentes, en tous cas mieux que les socialismes multiples et variés ou le capitalisme de connivence.

Promouvoir l’égalité des chances plutôt que l’égalité des places ne signifie pas renoncer à toute forme d’action sociale : cela signifie chercher à améliorer la situation des pauvres, à réduire leurs difficultés sans s’acharner sur les riches

Cela suppose que nos dirigeants assument trois éléments clés.

Logique de la méritocratie. D’abord la séparation des domaines qui relèvent de la logique de la démocratie un homme, une voix de ceux qui relèvent de la logique de la méritocratie – chacun reçoit responsabilités, honneurs et gratifications matérielles en fonction de son talent et de sa volonté de le mobiliser. Ensuite, la promotion du principe de l’égalité des chances. Offrant l’avantage de préserver et de respecter la personnalité de chacun, elle doit être considérée comme la vraie égalité c’est-à-dire une égalité des possibilités. En revanche, l’égalité des conditions est illusoire. Promouvoir l’égalité des chances plutôt que l’égalité des places ne signifie pas renoncer à toute forme d’action sociale, bien au contraire. Cela signifie chercher à améliorer la situation des pauvres, à réduire leurs difficultés sans s’acharner sur les riches. L’enjeu de la justice sociale n’est pas l’abaissement des riches de façon à réduire les inégalités mais la réduction de la pauvreté de façon à permettre à tout un chacun de bénéficier de l’enrichissement général.

Enfin, la généralisation de la dynamique concurrentielle. Le ministre le plus populaire du gouvernement, à savoir Emmanuel Macron, a construit sa popularité sur de multiples éléments, mais entre autres sur une loi qui a reçu son nom et dont la logique est l’accroissement de la concurrence. Même Benoît Hamon, frondeur quintessentiel, a fait voter en 2013 une loi visant à « rééquilibrer les pouvoirs entre consommateurs et professionnels »

C’est par définition le rôle de la concurrence dans une économie de marché.

Bref, double conclusion du sondage. Un : Français, encore un effort pour accepter que vous aimez le capitalisme. Deux : Hommes politiques, encore un effort pour rompre avec la connivence.

Economiste, Jean-Marc Daniel est professeur à l’ESCP-Europe.

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